L’art Gothique : de la Lumière aux ténèbres

Salut les Muséonautes !

À l’occasion de l’exposition Gothiques, à voir jusqu’au 26 janvier au Louvre-Lens, faisons un voyage de neuf siècles d’art à travers l’histoire pour comprendre les racines et les évolutions de l’art gothique, qui fascine et interroge depuis l’abbé Suger jusqu’à Mercredi Addams !

La naissance du Gothique médiéval

L’abbé Suger – Gravure de 1690 – Heince et Bignon

Nous sommes au XIIème siècle, et Suger, abbé de Saint-Denis de 1122 à 1151, a une certaine ambition pour son abbaye. Il faut dire que celle-ci est la nécropole des rois de France. L’église carolingienne, sombre et massive, ne lui semble plus convenir à ce lieu de culte qui devrait, pour lui, mettre la gloire divine en lumière.

Entre 1140 et 1144, il entreprend la rénovation du chœur de la Basilique de Saint-Denis. Il veut tant symboliquement que matériellement que la lumière entre dans l’église. C’est la théologie de la lumière inspirée par Denys l’Aéropagite. La part belle doit être faite aux vitraux. Les verrières doivent prendre le pas sur la pierre. Ce sont les débuts de l’art français, qui ne prendra le nom de gothique que tardivement.

Les Normands

Suger ne sort pas cette idée du néant. Il s’inspire de ses voisins Normands, qui avaient déjà expérimenté des techniques audacieuses ! Les ducs de Normandie ont déjà fait réaliser des prouesses à leurs maîtres d’œuvre, comme l’abbaye aux Dames de Caen, et bien sûr, le Mont Saint-Michel.

Le Mont Saint-Michel au Xème siècle

Les architectes normands avaient déjà commencé à ajourer les murs et à alléger les structures. La conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant, un siècle auparavant, avait créé un espace d’échanges d’idées nouvelles entre maçons, architectes et tailleurs de pierre. La cathédrale de Durham, dont la construction a débuté en 1093, présente déjà des voûtes d’ogives, typiques de ce qui allait devenir l’art gothique.

Les grands principes du Gothique

L’arc brisé : Il vient remplacer l’arc roman, en plein cintre. Sa forme pointue permet de diriger les forces vers le bas plus efficacement et d’atteindre certaines hauteurs sans alourdir les murs.

La croisée d’ogives : elle constitue l’ossature de la voûte gothique. Ces nervures de pierre se croisent et reportent le poids de la voûte, libérant ainsi les murs de leur fonction porteuse.

Les arcs-boutants : ils sont de véritables « jambes » extérieures, soutenant la poussée des voûtes. Ces structures, d’abord dissimulées, deviennent rapidement des éléments esthétiques à part entière.

Croisée d’ogive

Cette révolution technique permet ce qui semblait impossible : les murs peuvent désormais être percés de grandes verrières. Les cathédrales gothiques deviennent des « lanternes de pierre« , où la lumière colorée, filtrée par les vitraux, crée une atmosphère mystique. Les édifices s’élancent vers le ciel, atteignant des hauteurs inimaginables : 41 mètres à Metz – La lanterne du bon Dieu – 42 mètres à Chartres et jusqu’à 48 mètres à Beauvais.

La basilique de Saint-Denis inaugure ce nouveau style architectural – l’art français – avec un chœur lumineux et des chapelles rayonnantes qui serviront de modèle dans toute l’Europe. Dans ses écrits, Suger affirme que cette splendeur matérielle – vitraux, orfèvrerie et harmonie des formes – n’est pas vaniteuse, mais une voie d’élévation spirituelle vers le divin.

Du XIIème au début du XVIème siècle, le gothique va évoluer en passant par plusieurs phases :

Le gothique primitif : Comme on le connaît à Saint-Denis, avec une certaine sobriété héritée de l’art roman.

Le gothique classique : Il va apparaître au début du XIIIème siècle, va voir arriver une architecture plus cohérente, plus élancée et des façades harmoniques, comme à Chartres ou à Reims.

Le gothique rayonnant : La seconde moitié du XIIIème à la première moitié du XIVème voit apparaître le gothique rayonnant, avec des verrières immenses, des rosaces, des trilobes, des quadrilobes et une architecture très verticale à l’élévation soignée.

Le gothique flamboyant : Puis jusqu’au début du XVIème siècle, c’est le gothique flamboyant qui va prendre le pas. Des courbes plus complexes, en forme de « S » rappelant des flammes, vont naître. Les nervures se multiplient, les tympans et les portails se sculptent richement… La collégiale Saint-Maclou de Rouen en est un très bel exemple.

De la Renaissance italienne au XIXème siècle.

Le terme gothique naît au XVIème siècle et est d’abord péjoratif. L’Europe, en pleine renaissance italienne, inspirée des réalisations greco-romaines, dénigre l’art français. Il le qualifie alors de gothique, ce qui veut dire barbare – les Goths étaient un peuple barbare germanique. Il renvoie alors cet art à l’obscurantisme médiéval et à la sauvagerie.

Il faudra attendre le XIXème siècle pour que les romantiques redécouvrent le gothique. En 1831, Victor Hugo publie Notre Dame de Paris. Son succès sensibilise le public et les politiques à la beauté de ces édifices et surtout à leur fragilité ainsi qu’à leur état de délabrement. Il faut dire que la Révolution française est passée par là et qu’elle a voulu effacer tout ce qui pouvait rappeler la royauté ou le catholicisme.

La cathédrale idéale – Eugène Viollet-le-Duc –

En 1834, Prosper Mérimée est nommé inspecteur général des monuments historiques. Il dresse un état des lieux inquiétant du patrimoine français et il charge Eugène Viollet-le-Duc, secondé souvent par Jean-Baptiste Lassus, de restaurer de nombreux bâtiments : Notre-Dame de Paris, le château de Pierrefonds, la basilique de Vézelay, la cité de Carcassonne
Viollet-le-Duc leur donne alors un nouvel aspect, plus mystérieux, plus sombre, teinté de légendes et de gargouilles monstrueuses. Il fantasme un moyen âge chevaleresque et féérique, donnant alors une nouvelle vie et un nouveau symbolisme aux édifices gothiques.

“Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné.”

Eugène Viollet-le-Duc

Le romantisme noir ou la chute de la lumière

Après un siècle voué aux lumières, le XIXème siècle se fascine pour l’ombre. William Blake, à la toute fin du XVIIIème amorce la descente avec son Mariage du Ciel et de l’Enfer et ses enluminures sombres, aux thèmes iconoclastes. Se hissant sur les épaules de son maître à penser Milton et de son Paradis perdu, il floute les contours du divin, de l’infernal et de la science pour les faire se rencontrer. Il plonge dans les profondeurs noires de la psyché humaine et en extrait des visions où horreur et beauté se mêlent.

Newton – WIlliam Blake

On verra alors apparaître les auteurs qui feront naître un genre nouveau, plus fantastique et plus sombre : Mary Shelley, Edgar Poe, les Frères Grimm, Théophile Gautier, Bram Stoker… Le macabre devient populaire, et on veut laisser de côté le rationalisme newtonien du siècle des Lumières.

Un attrait pour les sciences occultes renaît alors au milieu du XIXe siècle, avec des auteurs comme Eliphas Lévi et son Dogme et Rituel de la Haute Magie. Papus – de son vrai nom Gérard Encausse – écrit longuement sur le tarot, la kabbale et la magie en général, avant de fonder l’Ordre Martiniste, une société para-maçonnique versée dans l’ésotérisme. Allan Kardec, le père du spiritisme, va populariser les cercles spirites où les bourgeois viendront faire tourner les guéridons.

La naissance du cinéma à la fin du XIXe va d’ailleurs immédiatement puiser dans cette esthétique avec Georges Méliès et son Manoir du Diable, considéré comme le premier film d’horreur en 1896.

Le Gothique médiéval revu et corrigé, avec ses nouveaux symboles et sa nouvelle aura mystique, va devenir une source d’inspiration pour tout ce que le morne réel ennuie, leur offrant un nouveau monde, moins rationnel, à explorer.

Le Baphomet – Eliphas Levi – Dogme et Rituel de la Haute Magie

Une esthétique moderne

Nosferatu – 1922

Le XXe siècle s’ouvre sur une guerre mondiale dont le macabre se suffit à lui-même. Mais pendant l’entre-deux-guerres et les années folles, le cinéma voit fleurir un nouveau genre inspiré justement par Méliès : le cinéma d’horreur. Nosferatu de Murnau, Häxan, Le cabinet du Docteur Caligari, Le Fantôme de l’opéra, La chute de la maison Usher…

Cette fascination romantique pour le mystère et le macabre va paver la route d’un nouveau genre à venir. Dans les années 1980, la scène post-punk et new wave britannique va voir émérger de nouveaux groupes de rock… gothique : The Sisters of Mercy, the Cure, Siouxie and the Banshees, Bauhaus… Leur esthétique est sombre et mélancolique, rappelant le romantisme noir.

Le Heavy métal naissant ne sera pas en reste. Iron Maiden rendra hommage à Poe avec Murder in the rue Morgue, Paradise Lost est une référence immédiate à Milton…

Les bâtisseurs du XIIème siècle cherchaient à s’élever par leur verticalité ; dans ce nouveau gothique, on cherche au contraire à plonger dans les tréfonds de l’âme humaine.

Et cette plongée perdure depuis lors jusqu’à nos jours. On a vu fleurir ces dernières années un nouveau Nosferatu de Robert Eggers, Frankenstein de Del Toro ou encore la série Mercredi Addams de Tim Burton – le réalisateur préféré de bon nombre de gothiques.

Gothiques

À Louvre-Lens, l’exposition Gothiques retrace ce lien quasi millénaire entre la recherche de lumière du gothique primitif et la part d’ombre du gothique moderne. Si les deux semblent s’opposer en sémantique, ils se retrouvent sur un point crucial : ils cassent les codes de leurs époques.

Le gothique se place toujours en rupture avec l’ordre établi et souvent poussiéreux. Il cherche quelque chose de neuf là où personne ne le cherchait. Certains l’ont cherché sur les hauteurs d’une flèche de cathédrale, d’autres dans les profondeurs enfumées d’un club londonien, mais tous se sont retrouvés à nager à contre-courant, créant une réalité qui est la leur pour ne pas avoir à subir celle d’un monde qu’ils ne reconnaissent pas.

Je dois créer un système qui me soit propre ou bien être l’esclave de celui de quelqu’un d’autre !

William Blake

Aliénor d’Aquitaine : La reine aux deux couronnes

Salut les Museonautes,

Il y a un peu plus de 900 ans naissait une des plus grandes figures de l’histoire médiévale. Duchesse d’Aquitaine et comtesse de Poitiers, devenue reine de France puis d’Angleterre, Aliénor d’Aquitaine fascine par sa légende, son érudition et par ses combats politiques qui plantèrent, pour certains historiens, les graines de la guerre de cent ans.

Mais Aliénor est souvent aussi décrite comme une femme sombre, conspiratrice et séductrice, prête à tout pour arriver à ses fins. Il n’en est rien, ces idées proviennent de sources misogynes de son temps. Aliénor était au contraire instigatrice d’un vent d’art, de culture et de clairvoyance politique dans l’Europe du XIIème siècle.

« Ses contemporains l’ont identifiée à “l’aigle du pacte rompu” d’une obscure prophétie de Merlin, mais les nôtres n’hésitent pas à en faire une nymphomane … Cette légende, plus noire que dorée, mérite d’être ‘déconstruite’.« 

Martin Aurell

La Duchesse

Aliénor nait en 1124 à Poitiers. Elle est la fille du duc Guillaume X et d’Aénor de Châtellerault. Le duché d’Aquitaine est alors un territoire puissant, riche, foisonnant de culture, d’art et de poésie.
Cet environnement fait d’Aliénor une enfant érudite et passionnée. Elle parle les deux langues du royaume (langue d’oc et langue d’oïl) ainsi que le latin et apprend également – probablement à l’abbaye de Fontevraud – la musique, la littérature ou encore l’équitation.

A la mort de son père en avril 1137, au cours de son pèlerinage vers Saint-Jacques de Compostelle, Aliénor est alors âgée de 13 ans. Son frère aîné étant décédé, elle devient alors l’héritière légitime du duché d’Aquitaine, faisant d’elle une des femmes les plus puissantes de son temps.
Le duché couvre un large quart sud-est du territoire français et est plus prospère que le domaine royal.

Reine de France

En 1137, Aliénor épouse Louis VII le Jeune, fils de Louis VI le Gros. C’est un heureux calcul pour le royaume de France qui double alors son territoire… mais Aliénor en reste la seule héritière et l’Aquitaine n’est pas à proprement parler un territoire Français.
Malheureusement pour l’union, en plus de leur différence linguistique, les époux vont aussi subir une nette différence culturelle. Aliénor est habituée au faste de Poitiers, à la culture courtoise, aux fêtes somptueuses et aux troubadours. Louis VII en revanche est très pieux et austère. Il assiste aux messes vêtu d’une simple robe de Bure.

« Je pensais que j’étais mariée à un roi – maintenant je découvre que je suis mariée à un moine. »

Aliénor d’Aquitaine

La deuxième croisade

En 1146, le pape Eugène III appelle à une deuxième croisade après une avancée Seldjoukide. Louis VII et Aliénor partent alors en Terre Sainte, laissant le royaume sous la tutelle de l’Abbé Suger (Dont on aura l’occasion de parler !)

Leur union est déjà fragile au moment du départ et la tension lors de la croisade ne va pas arranger les choses. La croisade est un fiasco. Louis va en plus accuser sa femme d’être « trop proche » de son oncle Raymond de Poitiers – ce qui est faux. Ajoutons à cela l’absence d’héritier mâle… le couple se sépare dès leur retour, et Aliénor regagne son Aquitaine natale. Le mariage est alors annulé, officiellement pour cause de consanguinité.

Reine d’Angleterre

Huit semaines tout juste après l’annulation de ce mariage, Aliénor se remarie avec Henri II Plantagenêt, duc de Normandie, comte d’Anjou et surtout, futur roi d’Angleterre. Un choix politique qui va nettement profiter à Aliénor et à L’Angleterre… mais nettement moins au royaume de France qui se retrouve très affaibli.

Sur le plan personnel, Henri est de 10 ans le cadet d’Aliénor, il est bel homme, pratique l’exercice et surtout, il attache la même importance qu’elle à la culture. Louis VII est furieux de cette union, il veut attaquer la Normandie et revendiquer l’Aquitaine au nom de leur filles… mais de ce nouveau mariage va naitre Guillaume, un héritier mâle pour l’Aquitaine.

Installée en Angleterre, Aliénor va alors exercer le pouvoir en l’absence d’Henri II et gouverne avec justive et fermeté, comme par exemple lorsqu’elle ordonne la restitution de terres injustement confisquées à des moines.

Je vous ordonne de rechercher sans délai s’il en est ainsi et, si la chose s’affirme vraie, de faire rendre sans retard ces terres aux moines […]. Je ne veux pas souffrir qu’ils perdent injustement quoi que ce soit qui leur appartienne.

Elle joue aussi un rôle essentiel dans la diffusion de l’idéal de l’amour courtois, influençant la culture médiévale anglaise et peut-être même l’émergence de la légende arthurienne. À Poitiers, elle rassemble un cercle de troubadours et d’érudits, et des auteurs comme Benoît de Sainte-Maure la célèbrent pour sa beauté, sa noblesse et ses vertus, faisant d’elle une figure culturelle majeure de son temps.

Aliénor et Henri II

La rebelle

Tout n’est pourtant pas si rose dans le royaume d’Angleterre. Henri prend de nombreuse maitresses, dont une qui inquiète particulièrement Aliénor : Rosemonde Clifford. Elle voit en elle une dangereuse rivale. La légende raconte qu’elle l’aurait même assassinée de ses mains… encore une fois, cette légende est fausse. Aliénor reste digne et s’éloigne d’Henri jusqu’à leur rupture, créant un profond conflit au sein même de la famille royale. Toutefois Henri et ses conseillers l’accusent de tous les maux, surtout celui de rébellion.

Elle est suivie dans cette « rébellion » par ses fils, Henri, Guillaume et surtout Richard Cœur de Lion. Blessé dans son ego, Henri la fait emprisonner en 1173 pour quinze longues années, à Chinon d’abord, puis à Salisbury. Elle n’en sortira qu’à la mort d’Henri en 1189.

Richard Cœur de Lion

La régence

Quand Richard, alors devenu roi d’Angleterre, part en croisade en 1190, il confie la régence à sa mère. Elle la tiendra jusqu’au retour de Richard. Elle va alors soutenir son deuxième fils, Jean sans Terre – le fameux Prince Jean de Robin des Bois – en froid avec Richard et mal apprécié du peuple, quand celui-ci tentera de prendre le pouvoir.
Elle réconciliera ses deux fils en 1194, et imposera Jean sur le trône en 1199, avant de se retirer.

Fontevraud

Gisant d’Aliénor à l’Abbaye Royale de Fontevraud

en 1200, Aliénor, alors âgée de 76 ans va finir ses jours à l’Abbaye Royale de Fontevraud. Elle meurt le 31 mars 1204 et est enterrée aux côtés de son fils Richard et de son ex-mari Henri II. On peut encore voir son gisant, un livre entre les mains, en visitant l’abbaye.

Les très riches heures du Duc de Berry

Salut les Museonautes,

Aujourd’hui, on parle du chef d’œuvre de l’enluminure médiévale par excellence ! Les très riches heures du Duc de Berry sont exposées dans la salle du Jeu de Paume du Château de Chantilly jusqu’au moins d’octobre 2025. L’occasion de revenir sur cet ouvrage considéré comme la Joconde du Moyen Âge.

Un livre d’heures

Un livre d’heures, c’est à la fois un calendrier, un agenda, un recueil de prières destiné aux laïcs, une œuvre d’art et un objet de prestige.

Il permet à son propriétaire de suivre la liturgie des heures, en disant une prière aux heures des différentes offices, comme les nones, les laudes, les vêpres ou encore les complies.

De nombreux livres d’heures nous sont parvenus, comme ceux d’Anne de Bretagne ou Catherine de Clèves. Mais le plus célèbre – et le plus beau – d’entre eux est sans aucun doute, celui du duc de Berry.

Commandé en 1411 par Jean 1er du Berry aux frères Jean, Paul et Herman Limbourg, l’ouvrage ne sera achevé qu’en 1485, bien après la mort de Jean du Berry et même… des frères Limbourg, qui meurent tous de la peste en 1416 ! C’est Jean Colombe qui y apportera la touche finale, avec une possible – mais discutée – intervention de Barthélemy d’Eyck en 1440.

En 1856, il est retrouvé par le duc d’Aumale, un riche bibliophile qui va le conserver au Château de Chantilly, château duquel il ne sortira plus jamais. Vous pouvez encore voir l’exposition qui lui est dédiée jusqu’au mois d’octobre 2025.

Ses 206 feuillets de vélin sont illustrés de superbes scènes de la vie quotidienne, de scènes bibliques ou parfois de sujets plus variés, comme ce célèbre homme zodiacal.

Mais les folios les plus connus sont sans nul doute les 12 premiers, qui constituent un calendrier dont les illustrations sont un témoignage inestimable sur la vie paysanne et aristocratique au moyen âge.

Janvier

Pour débuter l’année, on se trouve ici en pleine festivités, dans une salle d’apparat. Le Duc de Berry est facilement reconnaissable à son manteau bleu et or et un bonnet de fourrure. Comme dans une bande dessinée, il dit aux membres de sa cour « approche, approche« , ceux-ci viennent en effet lui présenter hommages et étrennes pour célébrer la nouvelle année.

On notera à l’arrière plan une tapisserie qui semble raconter la guerre de Troie.

Février

Un rude hiver sévi pour ce mois de février. Nous sommes dans une ferme où une femme et deux jeunes gens semble se réchauffer … les … euh… disons, les jambes au coin du feu. Un homme à l’arrière plan, derrière les pigeonniers, coupe du bois de chauffage pour faire face à cet hiver.

Mars

Au mois de mars, il est temps de préparer les champs. Un paysan laboure ici sa terre avec un soc tiré par deux bœufs. A gauche, les vignerons taillent les vignes, à droite, un autre paysan cherche des graines à semer dans son sac. A l’arrière plan se dresse le château de Lusignan, dans le Poitou, propriété du duc de Berry reconnaissable au dragon volant au dessus de ses tours, et qui figure ici la fée Mélusine.

Avril

Avril est le temps de l’amour ! On voit ici les fiançailles de Jean 1er de Bourbon et de Marie du Berry, échangeant des anneaux devant deux témoins : le poète Charles d’Orléans et Bonne d’Armagnac. Derrière eux, des suivantes cueillent des fleurs. A l’arrière plan, on peut voir le Château de Dourdan (Parfois identifié comme le Château de Pierrefonds).

Mai

Le printemps s’installe, pour le premier mai, la tradition est d’aller en cavalcade ramasser des rameaux dans la forêt. Les nobles portent des collier et des couronnes faites de feuillages et les femmes portent de longues robes vertes. Au centre de l’image, en costume rouge noir et blanc, on retrouve Jean de Bourbon. A l’arrière plan, le Palais de la Cité domine le paysage.

Juin

Le mois de juin, c’est le temps de la fenaison. On fauche et on fait sécher l’herbe et le foin en meules, c’est ce qu’on appelle le fanage. Les faucheurs forment ici des andains, des rangées régulières d’herbe fauchée. Derrière eux on peut reconnaitre l’île de la Cité, à Paris, avec à droite, la Sainte-Chapelle.

Juillet

L’été est synonyme de moissons ! On voit ici deux paysans fauchant les blés et deux bergers qui tondent des moutons. La rivière séparant les deux parcelles est la Boivre se jetant dans le Clain. Nous sommes donc dans la Vienne, plus précisément à Poitiers, dont on peut voir l’ancien palais Comtal à l’arrière plan.

Août

On voit ici le duc de Berry partir à la chasse au faucon, occupation estivale très prisée des seigneurs. Il est précédé d’un fauconnier et accompagné de chiens de chasse. On voit derrière eux des personnages continuer les moissons ou se baigner dans une rivière (probablement le Juineteau ou la Juine). A l’arrière plan, le château d’Etampes que le duc à acquis en 1400.

Septembre

Septembre sonne l’heure des vendanges ! On voit les vignerons cueillir du raisin, le placer dans des huches ensuite chargées sur des ânes ou des bœufs. La scène se déroule dans une région très viticole puisque nous sommes en Anjou, plus précisément, à Saumur, dont le château est très reconnaissable même s’il est fortement idéalisé.

Octobre

Nous sommes de retour à Paris, devant le palais du Louvre. C’est le temps des semailles comme on peut le voir à l’avant plan. Un épouvantail déguisé en archer monte la garde pour éloigner les oiseaux, alors qu’un paysan passe la herse sur le champs pour enfoncer les graines semée par le personnage en bleu, profondément dans le sol.

Novembre

Novembre dans la forêt, c’est la saison de la glandée ! On fait tomber les glands des arbres pour nourrir et engraisser les porcs. Les porcs seront ensuite tués et salés, ce qui fera de quoi manger durant tout l’hiver.

Les paysans se hâtèrent de tuer leurs porcs et de les saler pour l’hiver, et les seigneurs abattirent leur bétail car les pâturages d’hiver ne permettaient pas de nourrir autant de têtes qu’en été.

Ken Follet – Les piliers de la Terre

Décembre

L’année se termine dans la forêt de Vincennes, devant le plus haut donjon d’Europe érigé par Charles V durant la guerre de cent ans. C’est une scène violente qui clos ce calendrier : Une curée, une mise à mort. Les chiens dépècent un sanglier alors qu’un chasseur sonne l’hallali.

L’influence

Les Très Riches Heures du duc de Berry a fortement influencé l’art qui lui a succédé, mais il a surtout influencé notre vision du moyen âge. S’il nous donne un précieux témoignage de la vie médiévale, celui-ci est en revanche très idéalisé et romancé. Ce point de vue sur la vie des XIV et XVème siècles reste un point de vue aristocratique, très éloigné de la réalité paysanne.

Son imagerie influence de nombreux artistes, y compris au XXème siècle. On peut citer parmi eux Jean Cocteau avec son adaptation de La Belle et La Bête, ou même Walt Disney et son Merlin l’enchanteur.

Extrait de Merlin l’Enchanteur de Walt Disney